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Un petit topo rapide sur ce que m'évoque la protection sociale actuelle, ça vous dit ?

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Entretien d'aide sociale

Un petit topo rapide sur ce que m'évoque la protection sociale actuelle, ça vous dit ? Si vous avez le temps d'en perdre, je vous propose ici quelques exemples vécus au boulot.

1) Assurance-accident privée: un médecin de 60 ans glisse dans la rue sur une plaque de glace, chute et se blesse à l'épaule. Les IRM démontrent sans ambiguïté que, sur les quatre tendons qui tiennent l'épaule, les deux tendons sains ont rompu sous l'effet du choc tandis que les deux tendons détériorés par l'âge ont résisté (eh oui, c'est bizarre, mais ça arrive et on peut le prouver).

Malgré l'évidence médicale, l'assureur-accident a persisté à soutenir que l'incapacité de travail de son assuré n'était pas la conséquence de... son accident, mais d'une pathologie préexistante (un classique des assurances-accident), avant que la Chambre des assurances sociales de la Cour de justice ne balaie son argumentation dans un arrêt d'une vingtaine de pages, après 18 mois de procédure.

2) Assurance-invalidité: un assuré d'une cinquantaine d'années finalement reconnu invalide après 10 ans de procédure (et là, tenez-vous bien), notamment en raison du trouble dépressif développé... en raison de la procédure. Je vous jure.

Cinq ans plus tard, alors qu'il s'est efforcé de retravailler et que son état s'est (évidement) aggravé, ils remettent ça et refusent d'augmenter son taux d'invalidité. Perseverare diabolicum.

3) Assurance-accident encore (cette fois-ci la SUVA. Vous savez: les gentils de la pub qui offrent des prothèses de pied de compète, mais seulement aux champions de Jiu Jitsu): un (simple) assuré, ouvrier sur un chantier, tombe d'un toit et chute sur le coude. La SUVA prend en charge quelques temps, puis décrète que son assuré est guéri et qu'elle ne paiera plus ni indemnité journalière, ni frais médicaux.

L'assuré en question continue à souffrir, mais faute de budget et d'assurance, il ne consulte pas. Au bout de trois mois, il revoit finalement un médecin et refait une demande à la SUVA qui, après lui avoir inventé une guérison, lui invente désormais une rechute pour réduire à peau de chagrin le montant de son indemnité journalière au motif qu'on le calcule en fonction du salaire au moment de la rechute, à savoir rien puisqu'il ne pouvait pas travailler depuis son accident.

Après deux ans de procédure, la Chambre des assurances sociale annule la décision de la SUVA et la condamne à indemniser correctement son assuré. Je vous épargne les arguments outranciers, limite racistes, développés par la SUVA...

4) Assurance invalidité de nouveau et prestations complémentaires en prime: un assuré, ancien cadre d'une septantaine d'années obtient, après 9 ans de procédure, une rente d'invalidité. Dans leurs décision, les juges constatent que l'assuré était probablement déjà invalide bien avant le début de la procédure.

Contraint à dépendre des ses maigres prestations complémentaires depuis l'âge de la retraite, le gaillard s'endette pendant une décennie en attendant la reconnaissance judiciaire de sa situation.

Lorsqu'il obtient finalement gain de cause et touche son arriéré, il rembourse ses créanciers, s'offre quelques courts voyages et met un peu de beurre dans ses épinards, trop secs depuis trop longtemps. "Victoire !" vous me direz.

Eh bien non.

Sur ce, le Service des prestations complémentaires lui tombe dessus, lui reproche d'avoir mal dépensé ses indemnités pour lui réclamer le remboursement d'un montant astronomique. A un septuagénaire dépressif qui a bossé toute sa vie et attendu près de 10 ans avant d'obtenir la satisfaction de ses droits. Odieux.

***

Je pourrais vous en raconter d'autres et ajouter quantité de détails déplaisants, sachant que ce domaine n'est même pas le gros de mon activité. Vous parler de l'ancien peintre en bâtiment blessé au coude et dépressif, auquel on propose d'exercer le métier... d'hôte d'accueil ou d'agent de sécurité. Ou cette jeune maman, violentée dans son enfance, puis par son conjoint, qui élève seule son adolescent et développe, après avoir bossé toute sa vie, une angoisse pathologique du regard des autres (en particulier des hommes) et, entre autres, une agoraphobie sévère, mais qu'on considère comme absolument apte au placement fut-elle, par-dessus le marché, sous curatelle ?

J'en ai déjà trop vu, mais ce n'est rien en comparaison de certains admirables confrères qui se frottent mieux que moi et à longueur d'année aux expertises partiales et aux demi-mensonges des assureurs sociaux, ainsi qu'à une législation semblant taillée pour leur permettre, si personne ne les en empêche, de se soustraire à leurs obligations légales.

On pourrait disserter des heures sur la capacité extraordinaire du système à se renvoyer indéfiniment la balle: de l'assurance-accident au chômage, du chômage à l'assurance-maladie, de l'assurance-maladie à l'assurance-invalidité et, finalement, de l'assurance invalidité à... l'hospice général. Honte et infamie que cette intronisation, souvent définitive, au rang peu enviable d'assisté.

Je serais curieux de savoir, parmi ceux qui liront ces lignes - confrères ou assurés -, combien ont déjà vécu ces situations chaque année plus kafkaïennes ! Combien d'assurés sont traités chaque année comme de vulgaires transferts de charges ?

Nombre d'élus (souvent de droite, mais pas seulement) se gargarisent à longueur d'année de la qualité de notre filet social pour lui refuser toute rénovation.

Mais que savent-ils exactement de notre filet social ? Que savent-ils des fonctionnaires qui, faute de temps et de budget, sont instruits de refuser toute aide aux assurés, à moins qu'ils y soient contraints ? Que savent-ils des milliers de décisions négatives déclarées illégales par les juridictions compétentes chaque année ? Que savent-ils des frais judiciaires, des coûts médicaux, mais surtout des souffrances que provoquent, malgré elles, nos bienveillantes assurances sociales et ceux qui les mettent constamment sous pression ?

A les écouter, ils n'en savent strictement rien. Plus grave: ils ne veulent pas savoir. Au mieux, ils consentent l'aumône et ça leur lave les mains.

Moins de 3% de chômeurs en Suisse: telle semble, avec le PIB, la seule information pertinente à leurs yeux. Qu'à cela ne tienne si ce chiffre n'inclut ni des invalides, ni des bénéficiaires de l'aide sociale. On s'en fout: ceux-là coûteront toujours moins chers que des chômeurs. Surtout si on trouve (encore) le moyen d'économiser sur l'AI tout en refusant systématique toute mesure de réadaptation professionnelle.

Les fondations de l'édifice étaient solides et nos prédécesseurs visionnaires, mais l'érosion fait son œuvre. Les micro-fissures des années '90 s'élargissent dangereusement depuis 2008. Peu importe la quantité de béton disponible, les coups de truelle ne suffiront bientôt plus à éviter la formations de brèches qu'il sera un jour trop tard pour colmater.

Il faudra inévitablement repenser notre conception de la protection sociale et il serait nettement préférable de le faire AVANT que l'actuelle ne cède sous la pression budgétaire et le vieillissement de la population. De nombreuses idées brillantes ont été théorisées, souvent expérimentées avec succès avant que certains intérêts leur barrent la route: la micro-taxe, le revenu de base, la responsabilisation de l'économie, la transparence politique.

Ces quatre axes de réflexion essentiels permettent pourtant d’esquisser des solutions élégantes à nos problèmes les plus graves.

La micro-taxe sur les transactions financières permettrait de limiter les conséquences de la spéculation financière sur l'économie réelle et de limiter les risques de crise boursière.

Le revenu de base permettrait à chacun de couvrir, sans flicage, tout ou partie de ses charges nécessaires, le cas échéant en complément d'un revenu principal, ce qui permettrait d'atténuer les conséquence dramatiques des inégalités sociales.

La responsabilisation de l'économie répond à un impératif écologique et moral indiscutable. La Suisse ne saurait souffrir que quelques moutons noirs de l’économie prédatrice déteignent sur l'ensemble de ses entrepreneurs, tout en détruisant impunément le bien collectif inestimable que constitue notre petit caillou bleu; plus fragile qu'on ne le pense, mais toujours moins que nous.

La transparence politique constitue la seule réponse possible à la crise de confiance qui oppose les populations les plus faibles à leurs dirigeants, ici comme ailleurs. Sans transparence politique, pas de démocratie, encore moins directe: voter sans savoir n'est pas une décision souveraine, mais un pari.

Bien entendu, tout doit encore être discuté, poli et ajusté, comme nous savons si bien le faire lorsqu'il est question d'horlogerie, mais ces quatre axes doivent devenir nos priorités, tous partis politiques confondus. Tergiverser n'est plus une option.

Sur ce pavé insupportable, je vous souhaite un bon grand weekend et vous embrasse !

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