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La question de l'après-travail est une question brûlante...

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Le débat arrive enfin dans les médias suisses! J'écoutais hier Sergio Rossi et Samuel Bendahan débattre sur la RTS de l'initiative "Pour un revenu de base Inconditionnel" sur laquelle votera le peuple suisse prochainement. Voici quelques réflexions à chaud. Je vous laisse écouter l'émission (le lien est à la fin de l'article), et moi je vais surtout me pencher sur certains points de désaccord que j'ai avec Samuel Bendahan et tenter de les élucider.​

 

Je dirais que Samuel Bendahan n'est pas assez visionnaire. Il pense l’initiative dans le cadre du contexte actuel sans prendre en compte l’évolution de notre économie, la diminution de l'emploi à venir et les effets dynamiques de cette diminution. Pour lui, le revenu de base est un luxe et personne en Suisse n'a réellement besoin de ce revenu de base (ce qui serait déjà en soi discutable)… Si je suis le raisonnement, la Suisse sera un éternel ilot de prospérité sans plus de chômage qu'aujourd'hui. Pourtant on voit partout que l'automatisation et la robotisation suppriment des emplois en masse, jusque dans notre administration cantonale et fédérale grâce à la cyberadministration. Les personnes qui sont et seront à l'avenir les plus touchées par ces évolutions technologiques sont les personnes les moins formées, les métiers les plus appelés à disparaître étant les moins spécialisés. Dans un article du Temps publié en août 2014, on nous dit que "L’écart de revenu entre les travailleurs qualifiés, dont le travail ne peut être automatisé, et tous les autres s’élargira. C’est une recette pour l’instabilité", prévient de son côté Tom Standage, rédacteur en chef digital de The Economist. Erosion des couches moyennes, création d’une «sous-classe» vouée au chômage permanent: «A quoi servent les gens dans un monde qui n’a pas besoin de leur force de travail, et où seule une minorité est nécessaire pour guider une économie fondée sur les robots?» se demande Stowe Boyd."

 

Cette question de "l'après travail" devient une question brûlante dans de nombreux pays, d'où la réflexion très concrète du gouvernement finlandais dans cette direction, la mise en place d'une expérimentation à Utrecht en Hollande dès l’automne et le débat qui resurgit un peu partout dans le monde, dans les milieux politiques de tous bords et au coeur de la vie citoyenne. Poser la question de l’introduction d’un revenu de base inconditionnel, c’est refuser de continuer de regarder les choses par le petit bout de la lorgnette comme on le fait encore très souvent dans les médias et les discours politiques. Certaines questions périmées ne proposent pas de vision d’avenir : «  comment faire pour soutenir ou relancer la croissance ? », « comment créer des emplois ? » « comment diminuer les dépenses publiques ? » et suggèrent que le modèle actuel est juste un petit peu ralenti et qu’une dose du bon stimulant (mais lequel précisément… on l’ignore) pourrait lui redonner sa pleine prestance et un rythme idéal. Poser la question de l’introduction d’un revenu de base, c’est interroger notre modèle de société pour l’avenir et notre vision du « comment on continue ». 

Le revenu de base n’est pas une petite réponse, il fait peur, peut-être surtout parce qu’il nous met face à l’impermanence des choses et de nos modèles économiques que l’on aimerait tant considérer comme certains, immuables et rassurants. 

 

Le revenu de base apparait à bon nombre comme une utopie d’enfants gâtés, de rêveurs gauchistes, une proposition démesurée en passe de créer une société d’assistés. De l’autre côté, on pense qu’il fait peser sur nous le risque du démantèlement de nos acquis sociaux durement installés au travers de luttes sociales. Toutes ces peurs sont légitimes et, puisqu’elles reviennent souvent, on peut dire sans crainte de se tromper qu’elles traduisent le souci du plus grand nombre d’entre nous d’assurer une société économiquement viable, où l’ensemble des individus peut contribuer à son développement, au fleurissement de sa richesse humaine et économique, une société où certains ne se sacrifieraient pas pour que d’autres puissent vivre selon leurs désirs. Ces peurs, si elles sont plus que légitimes, se trompent de cible en visant le revenu de base inconditionnel et en le considérant comme une menace. 

 

Le risque réel juste devant nous est celui d’une augmentation massive du chômage et de l’aide sociale, poussant dans les rangs des assistés ceux qui ont en fait pour seul problème de ne pas trouver d’emplois,  les empêchant par la même, comme c’est déjà le cas aujourd’hui, de créer leur propre activité de peur de prendre le risque de ne pas pouvoir subvenir à leurs besoins. 

 

La question de l’introduction du revenu de base n'est pas une question uniquement suisse, c'est une question de civilisation, d’un choix fondamental d’adaptation à l’évolution de notre économie capitaliste, une question de progrès social et humain. C’est le prochain pas inéluctable d’une population qui choisit le progrès pour tous et refuse le démantèlement des modèles de protection sociale mis en place au cours du XXe siècle (ce qui ne peut qu’arriver si de plus en plus d’entre nous se retrouvent au chômage ou à l’aide sociale). 

 

La question à se poser réellement est donc : pensons-nous que l'introduction d'un revenu de base va être nécessaire ? Et je pense qu'elle va l'être, peut-être pas dans deux ans, mais d'ici 10 ans, c'est une quasi certitude, 20 ans tout au plus. Aujourd’hui la position responsable est de se préparer à cette nécessité et de prendre le temps de le faire bien. En Suisse, le processus démocratique prend du temps et voter cette initiative est la première étape qui sera suivie de beaucoup d'autres, elles aussi validées par le processus démocratique, qui permettront de déterminer entre autres le montant de ce revenu de base. La position responsable et pragmatique, c'est d'anticiper les changements à venir, au lieu de les subir demain ainsi que leurs conséquences néfastes. Anticiper, c'est oser faire face à la question : comment fait-on lorsque l'emploi pour tous devient un mythe? C'est oser assumer les conséquences liées à notre prise de position et être vraiment clair sur le fait que le chemin de la précarisation pour un grand nombre, c'est celui que l'on prend aujourd'hui lorsqu’on continue de penser notre société comme une société du plein emploi où le risque de se retrouver au chômage et à l’aide sociale ne sont que des risques marginaux. 

 

Alors on continue? On précarise? On met au ban de la société tous ceux qui ne peuvent trouver d'emploi? On freine la création d'activité et l'implication dans la société en faisant stagner des gens, dont le seul problème est de ne pas trouver d'emploi, au chômage ou à l'aide sociale? 

 

Quant à dire que l'initiative n'est pas assez précise, comme le fait Bendahan, et à en faire une objection, c'est être irréaliste quant au but de cette initiative : introduire le principe dans la constitution. Les détails ne figurent évidemment pas dans le texte et c'est tant mieux, car on parle ici de l'introduction d'un principe, et qu'il serait dommage d'être déjà en désaccord à cette étape sur les détails de son application (ce serait la garantie d'enterrer le projet)! Ce principe est par contre formulé de manière suffisamment clair pour qu'il n'y ait aucune équivoque : un revenu de base doit permettre une existence modeste, mais digne. Est-ce que les 500.- évoqués par Bendahan permettent une existence digne? Pas chez moi... 

 

En fait, une bonne partie des objections de Samuel Bendahan, qui dit timidement qu'il est pour un revenu de base dans le principe, semblent montrer qu'il désapprouve l'idée, pas seulement la formulation du texte. Lorsqu'il souligne à la fin de l'émission l'importance de l'intégration par le travail (que le revenu de base mettrait en péril), sans mentionner la désintégration sociale actuelle, causée par l'absence d'emploi, il montre le parti pris qu'a une grande partie de la gauche en général : défendre l'emploi, les droits des travailleurs, l'intégration par l'emploi, sans se rendre compte que la réalité actuelle s'éloigne de plus en plus de ce modèle et qu'aujourd'hui les modes d'intégration et de reconnaissance sont multiples, en témoignent la Génération Y, les job out, les changements d'orientation multiples au cours d'une vie. Libérer de la nécessité de gagner sa vie, c'est libérer POUR le travail, pour une activité choisie et qui a du sens.

 

Pour réécouter l'émission :

http://www.rts.ch/…/…/forum/6952013-forum-du-27-07-2015.html

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